Pardonne-la, Seigneur…

Photo: SIPA publiée dans Lepoint.fr le 07/08/2013.
Photo: SIPA publiée dans Lepoint.fr le 07/08/2013.

Je suis de plus en plus convaincu de la bienveillance de Frigide Barjot sur nous autres, les homosexuels de la planète. Son regard plutôt fade, sans malice, montre qu’en vérité, elle n’a pas de méchanceté contre ceux et celles qu’elle considère, d’après son discours, comme de bons compagnons de festins -certes aux goûts musicaux un peu redoutables-, comme d’excellents gardes d’enfants -à partir du moment où ce ne sont pas les leurs-, ou comme des concitoyens fort sympathiques -bien entendu placés au deuxième rang. Un traitement qui ne devrait pas nous étonner puisqu’on l’a tous plus ou moins connu, même à l’intérieur de nos familles ; le petit mec sympathique, raffiné, bien habillé qu’on sort de la valise de temps en temps pour embellir la soirée, mais de qui on se fout complètement le reste du temps et à qui on refuse même la responsabilité d’amener le pain au repas du dimanche chez tante Blanche.

En fait, le problème que cette personne représente pour la société française va bien au-delà des actes conscients d’une communicatrice médiocre qui s’est trouvée un jour avec l’énorme gâteau de la célébrité entre les mains. Après tout, elle ne serait pas la seule à se servir de l’absence de criticisme de ceux et celles qui ont d’autres choses à faire que de choisir une façon de vivre et de penser le monde avec plus de consistance. Le problème se pose exactement sur le fait que Frigide Barjot, en voulant croire qu’elle rend un service social quelconque à quiconque, se montre incapable de comprendre le mal qu’elle provoque pour gagner sa renommée à trois euros.

Un mauvais communicateur est essentiellement un mauvais entendeur. De la même façon que Frigide Barjot n’a pas encore compris que pour s’ériger en porte-parole de toutes ces familles bien pensantes, elle devrait commencer par se coiffer un peu et mettre au lave-linge son éternel débardeur au slogan « Vamos a la playa », elle n’a pas compris non plus que la loi minutieusement défendue par madame Taubira ne stipule nulle part que tous les homosexuels de France auront pour mission désormais d’adopter un enfant en lui faisant croire qu’il est issu de deux gamètes de même sexe, au risque de contredire, bien entendu, tout le système d’Enseignement avec une telle absurdité. Non, ce n’est pas parce que la Bible nous raconte des fables que tout le monde suit le même chemin. D’ailleurs, l’état des capacités formatives de certaines familles cathos qu’on a vu défiler à la télé ces derniers temps s’avère digne de révision, peut-être plus que celles des familles homoparentales dont on se méfie tant.

Elle n’a pas compris non plus que, comme partout dans le monde, les homosexuels de France se différencient entre eux par leur style de vie. Ainsi, certaines personnes aisées du Marais n’ont pas forcément besoin d’une nouvelle loi protégeant leur patrimoine, tandis que des gays et des lesbiennes ayant une vie sociale intense ne souhaitent pas forcement avoir un gamin qui vienne modifier leur vie. Cependant, en insistant sur un problème imaginaire, celui d’un effrayant changement de civilisation où aucun enfant ne connaîtra plus de parents de sexe différent, Frigide Barjot et ses pèlerins nient en réalité la capacité humaine des homosexuels décidés pour le mariage, pour assumer des responsabilités en tant qu’adultes et s’intéresser par l’amour et la protection d’un des milliers d’enfants qui traînent sur Terre, dans des conditions que je ne vais pas rappeler pour ne pas tomber dans le même sensationnalisme que je dénonce.

Au regard de toutes ces images de rage et de tous ces propos qui ne tiennent pas la route ni de l’intelligence, ni de la compassion, beaucoup de ces pères et de ces mères en attente reconnaissent que l’arrivée de cette loi n’est que la première étape d’un changement lent et préfèrent se réjouir aux côtés des parents homosexuels existant déjà (oui, déjà) qui vont pouvoir désormais, enfin, grâce au travail courageux des associations et des législateurs, se dire que les enfants qu’ils tiennent dans leurs bras, qu’ils nourrissent, qu’ils endorment le soir, sont légitimement à eux. Faut-il en vouloir à tous ceux qui ne comprennent pas cette différence lorsque leur parentalité n’a jamais été mise en question?

Non, Frigide Barjot ne déteste peut-être pas les homosexuels, elle est simplement courte de ressources. La preuve c’est qu’elle ne conçoit toujours pas, même si des occasions de le comprendre il y en a eu suffisamment, que le plus dangereux d’une position radicale qui se rend publique, même pour se sentir cool et jouer à l’ambassadrice du Ciel devant les caméras, c’est la possibilité que d’autres, en se croyant légitimés par ses propos balbutiants et anachroniques, laissent libre cours à une haine qu’elle n’éteindra pas à coup de télécommande. Elle ne sait toujours pas que chaque mot qu’elle émet contre cette réforme est une injection d’ignorance qui attarde la France vers une conscience planétaire, libre des supériorités spirituelles et des images réductrices qui ont déjà tellement coûté à l’Humanité, et qui se trouvent être la véritable menace pour les enfants qu’elle continue à croire défendre.